
Par Daniel Hubert
L’ensemble des Nunavummiut portent une attention particulière à une question centrale : leur santé. Question à la fois politique, sociale et communautaire.
Question politique parce que le traitement des maladies chroniques, ponctuelles et des blessures et l’amélioration de leur état de santé reposent sur des orientations, des lois, des choix budgétaires et des programmes qui relèvent des gouvernements.
Question sociale parce que la façon de concevoir la santé et les moyens pour agir sur les facteurs personnels, familiaux, environnementaux qui la conditionnent sont des choix collectifs à assumer.
Question communautaire pour, entre autres, deux raisons. D’abord, parce qu’on ne peut faire abstraction de la langue et de la culture des individus et des communautés dans la prestation de services de santé. Et parce que la communauté peut jouer un rôle majeur dans la prise en main de saines habitudes de vie et dans le développement de services adaptés aux besoins et aux attentes de ses membres.
Partant de ces constats et de ces prémisses, un rapport vient d’être déposée au ministère de la Santé et des Services sociaux du Nunavut. Produit par le SAFRAN – Santé en français au Nunavut – ce rapport vise à appuyer la planification de soins de santé primaires en français, planification qui est du ressort du gouvernement territorial. i
La société nunavoise est dans une phase de développement au cours de laquelle la majorité inuite met en place et applique des politiques et des mesures de valorisation et d’appropriation économique, culturelle, linguistique et sociale. Les services publics sont généralement offerts en anglais : par conséquent la demande en terme de création ou d’adaptation des services au plan linguistique provient tant de la majorité inuite que de la minorité francophone.
Les Nunavois sont confrontés à une pénurie de ressources humaines spécialisées en santé. De plus, l’état de santé d’une partie de la population inuite est déficient et exige des investissements humain, matériel et financier importants pour corriger la situation.
Les francophones, pour leur part, ont accès à peu de services de santé dans leur langue. Les membres de la communauté francophone se considèrent généralement en bonne santé et ont peu recours aux services hospitaliers. Ils demandent des services de base en mettant l’accent sur les services et soins à la famille, de nature psychosociale, quelques services spécialisés et complémentaires (tels les médecines douces et alternatives). Concentrés dans la ville d’Iqaluit, les francophones favorisent une approche communautaire et participative dans l’organisation des services.
La présente recherche a bénéficié de l’étude menée en 2004 sur les besoins des francophones en services de santé, étude organisée sur la base d’un sondage téléphonique qui avait rejoint 90 citoyens et citoyennes francophones.
En 2006, nous avons mené une série d’entrevues individuelles et collectives avec une cinquantaine de membres de la communauté, d’intervenants communautaires et sociaux, de fonctionnaires, gestionnaires et professionnels du domaine de la santé. Démarche quelque peu différente entre 2004 et 2006, mais mêmes conclusions en terme de besoins de services.
Les préoccupations des francophones portent principalement sur le type de services offerts en français, l’accessibilité à ces services et leur continuité. À Iqaluit, on tient à une relation avec le professionnel de la santé dans sa langue. À l’extérieur d’Iqaluit, les attentes sont plus réduites quant au niveau de services.
On souhaite généralement que le système de santé soit bâti de façon à répondre aux besoins des communautés inuites, anglophones et francophones en offrant un éventail de services de qualité sur le territoire.
L’analyse des entrevues permet d’affirmer qu’il faut aussi soutenir l’offre de services en français, fournir de façon continue à la population une information à jour sur les ressources disponibles dans la communauté, les services offerts par le réseau public et leurs mécanismes d’accès.
L’ensemble des pistes de solution issues des études de besoins, des récentes consultations et des perspectives de développement de la communauté francophone sont regroupées en trois recommandations.
Dans un premier temps, on recommande d’élaborer un modèle de services de santé primaires, propre au Nunavut. On souhaite que ce modèle réponde aux besoins identifiés par la communauté francophone, qu’il précise les modes de gouvernance de la communauté francophone et de partenariat intercommunautaire, et garantisse des seuils de services, à déterminer, dans les domaines jugés prioritaires.
On recommande aussi de développer des projets de promotion de la santé, de prévention et du traitement de blessures pour les francophones. À court terme, on suggère la création d’un service d’accueil, d’orientation et de référence ayant pour mandat la diffusion de l’information sur les services, la production du Répertoire des professionnels offrant un service en français et le soutien aux démarches administratives d’accessibilité.
La seconde recommandation vise à développer le soutien à l’offre de services en français, notamment par l’identification des professionnels offrant des services dans cette langue.
Enfin, la dernière recommandation porte sur le recrutement et la rétention des ressources humaines. Dans le respect des orientations et du Plan d’embauchage des Inuits du gouvernement du Nunavut, on recommande d’établir un partenariat SAFRAN-MSSS afin de développer une stratégie de recrutement et de rétention de professionnels de la santé et des services sociaux offrant un service de qualité en français.
Le gouvernement a défini des lignes directrices en matière de santé, de prospérité et d’autonomie des Nunavummiut. Le gouvernement territorial soutient dans son énoncé intitulé PINASUAQTAVUT que « le développement de programmes et de services justes, compréhensibles et faciles d’accès permettra d’encourager la participation de la population tout en permettant au gouvernement d’assumer ses responsabilités. » Le rapport se situe dans cette ligne de pensée.
La mise en œuvre de ces recommandations pourrait être facilitée par le fait que le gouvernement du Nunavut favorise une approche communautaire de la santé et la participation des citoyens dans le développement des services. Il vise à développer des communautés en santé par le soutien aux habitudes de vie saines, ce qui rejoint tout à fait les préoccupations des francophones.
Malgré le contexte difficile qui conditionne le système de la santé au Nunavut, des opportunités existent. Au plan territorial, mentionnons notamment l’existence d’une politique du MSSS « Closer to Home », la création récente d’une clinique familiale au centre de santé publique d’Iqaluit et les outils technologiques déjà en place.
La communauté franco-nunavoise continuera aussi de partager les expériences pancanadiennes en matière d’accessibilité aux services de santé plus particulièrement en milieu nordique. L’expertise existante en ce domaine pourra contribuer à l’élaboration d’un modèle souple et efficient de services de santé primaires en français. L’expérience démontre qu’une structure légère et bien intégrée au système de santé est en mesure de répondre à une gamme de besoins.
Dans un territoire nordique en grande mutation sociale, l’amélioration de l’accessibilité aux soins de santé pour les francophones doit devenir un défi intercommunautaire partagé.
i Cette recherche fait partie d’une initiative conjointe de la Société Santé en français et des dix-sept réseaux francophones actifs dans toutes les provinces et territoires du Canada. Cette initiative appelée Préparer le terrain a reçu l’aide financière du Fonds pour l’adaptation des services de santé primaires de Santé Canada. Le rapport s’intitule Des services de santé en français dans un Nord en mutation. Un défi intercommunautaire.
Le SAFRAN est soutenu notamment par la Société santé en français qui reçoit son financement de Santé Canada.
Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.